Facettes

Dans l’atelier de Raphaël Griffon

Il se dit atypique et espère qu’il en soit de même pour ses créations; il faut dire qu’il a les arguments pour : joaillier, formé en génie électrotechnique, passionné de piano, de krav-maga et d’aviation, réalisateur de documentaires sur les chercheurs d’or et de pierres précieuses, Raphaël Griffon a plus d’une corde à son arc. Alors, au cœur de son atelier nantais ou dans les tréfonds des mines de Colombie ou de Madagascar, la passion qui l’anime reste la même : celle qu’il voue au lien humain. Rencontre dans son bureau aux allures de cabinet d’explorateur, alors que le joaillier fourmille de projets : un nouveau documentaire dont le tournage est prévu au Kenya dans un an et pour lequel une grande chaine de télévision souhaite l’accompagner, une collection qu’il aimerait sortir prochainement et un site de vente de pierres précieuses en ligne.

Bague en améthyste et diamants. © Rémy Lidereau pour Mise Au Jour

Bague en améthyste et diamants. © Rémy Lidereau pour Mise Au Jour

Chez les Griffon, vous êtes joailliers depuis 4 générations…
Raphaël Griffon : Mon arrière grand-père a été formé chez Cartier et mon grand père a été joaillier à Lorient et Nantes, où il était très connu : il faisait de l’horlogerie, des listes de mariage, des arts de la table. Mon père a travaillé dans un atelier joaillier à Nantes et c’est là qu’il a décidé de s’installer.

C’était alors une évidence pour vous de reprendre le flambeau ?
R.G. : Non, j’avais fait tout mon cursus d’études en génie électrotechnique. Cela me passionnait mais j’avais du mal avec l’ambiance très masculine du milieu ; c’est en partie à cause de ça que j’ai changé de voie…

Vous êtes joaillier, formé en génie électrotechnique, vous réalisez des documentaires sur les chercheurs de pierres précieuses… Comment vous décrivez-vous finalement ?
R.G. : Atypique. Je crois que la maison Griffon est très compétente mais a également un panel de connaissances qui dépasse la moyenne d’un joaillier fabricant. On va chercher tout, beaucoup plus loin. Je vais régulièrement à Paris pour voir ce que les joailliers y font, je me remets tout le temps en question. Généralement dans les ateliers, les gens pensent qu’ils sont bons mais ne vont jamais voir ce qu’il se passe à côté pour se remettre en cause.
De plus, dans mon métier, il y un lien évident avec l’aéronautique, ma passion. Quand on prend un avion, on sait piloter mais on est ouvert à tellement de dangers qu’il faut une remise en question permanente. Quand on emmène des passagers en vol, c’est comme une société : on est responsable d’eux, on doit faire en sorte qu’il n’y ait aucun problème.

Il faut donc une certaine dignité dans le métier de joaillier, comme dans celui de pilote ?
R.G. : Oui, il faut une remise en cause constante. Ce n’est pas parce que je sais faire qu’il n’y a pas de danger : c’est la même chose pour une société, comme pour piloter un avion. Quand on ne se remet pas en question, on va droit au crash.

Vous sentez-vous capable d’égaler les maisons parisiennes de la place Vendôme ?
R.G. : On n’a pas le même matériel donc ce serait très orgueilleux de prétendre cela mais en tout cas nous ne sommes pas ridicules. Si quelqu’un vient nous faire une très grosse commande, on est capables de la faire. On mettra plus de temps que les grands joailliers parisiens parce qu’ici on a des équipes réduites, mais on sait dessiner, on a la créativité nécessaire.
C’est très compliqué de faire comprendre qu’un bijoutier de province peut faire bien plus qu’une alliance toute simple. Aujourd’hui j’ai une clientèle parisienne qui se développe de plus en plus vite parce que les gens se rendent compte qu’on est capables de faire de très grandes pièces de haute joaillerie : on doit connaître toutes les étapes de fabrication d’un bijou, de A à Z, de l’accueil du client au dessin, jusqu’au sertissage et à la livraison du bijou. Au maximum chez nous, seulement deux personnes différentes interviennent sur un bijou. Aujourd’hui on essaye de faire comprendre aux gens que les bijoux ne se font pas tout seuls, on a des connaissances dans les pierres ; on se distingue aussi par nos documentaires, on va chercher au plus profond ce qui se passe sur la mine : le côté humain. Quand on voit une pierre, on est capable de raconter une histoire qu’on a vraiment vécue. La différence est énorme mais aussi très subtile.

Pour vous, il est important de montrer l’envers du décor de votre métier. Vous pensez qu’il est méconnu ?
R.G. : Oui il est méconnu et a un côté assez « mystique ». Les diamants, l’or… les gens n’ont pas forcément la chance de voir ça. Mais surtout ce que j’ai compris c’est que les hommes ne sont pas intéressés par le bijou en lui-même (ou uniquement parce qu’ils veulent faire plaisir à leur épouse), mais par l’aventure et la technique qu’il y a derrière. C’est ce que j’ai compris en faisant mes films.

C’est donc pour ça que vous réalisez des documentaires ?
R.G. : Oui, pour deux raisons : je suis un passionné de mon métier et je suis un passionné de l’humain, de l’homme qui va accompagner la pierre. C’est comme ça que les gens vont s’approprier leur bijou, avec une vraie histoire. Ici, il y a une histoire du début à la fin derrière chaque bijou.

Bague en saphir et diamants, sur platine. © Rémy Lidereau pour Mise Au Jour

Bague en saphir et diamants, sur platine. © Rémy Lidereau pour Mise Au Jour

Pourquoi ne proposez-vous pas de collection ?
R.G. : Pour l’instant je n’en propose pas mais je pense que je serais amené à le faire, certainement dans l’année à venir. Mais aujourd’hui, les fabrications deviennent étrangères pour les maisons de joaillerie donc les coûts de fabrication sont minimes, les marges sont énormes et en tant que fabricant, pour nous c’est plus compliqué. Là j’aimerais sortir une collection de haute qualité mais pas forcément avec d’énormes pierres.
Je suis également en train de mettre en place la mise en ligne de plus de 500 pierres précieuses : je me suis associé avec un ami qui est courtier en pierres. Des particuliers et des professionnels pourront acheter des pierres sur Internet. A distance, ils pourront choisir leur pierre et savoir quel est leur budget pour celle-ci, qui représente généralement 70% du budget global pour le bijou. On est très peu sur Internet à pouvoir le faire.

Des pierres que vous allez chercher ?
R.G. : Non, là c’est cet ami-là qui se déplace énormément. J’aurais certainement l’occasion de le suivre mais je suis déjà allé aux mêmes endroits que lui.

Il est donc capital pour vous d’être présent sur Internet ? C’est l’avenir de la famille Griffon ?
R.G. : Oui, on est obligés d’y passer pour toucher une clientèle beaucoup plus large. Aujourd’hui j’ai une grosse clientèle nantaise, parisienne et ensuite de plus en plus européenne : j’ai des clients en Suisse, en Belgique, en Allemagne. Je me développe également sur les Etats-Unis.

Comment vous connaissent-ils ?
R.G. : Sur Internet, par les vidéos, avec ma chaine Youtube. Le fait de communiquer sur l’atelier intéresse beaucoup. Les gens ont envie de connaître l’atelier et les personnes qui le font vivre. D’avoir un nom, une histoire, ça humanise complètement.

Comment vous est venue l’idée de faire des documentaires ?
R.G. : J’ai fait mon service national dans les troupes de marines, en Martinique et en Guyane, je voulais de l’action. J’étais alors volontaire pour faire un stage de commando en survie et c’est là où j’ai croisé un chercheur d’or, par hasard. Au retour, je n’arrêtais pas d’y penser et en montrant les photos que j’avais prises de lui à d’autres personnes, je voyais leur intérêt qui était très fort. J’ai alors réalisé mon documentaire sur les chercheurs d’or, je n’avais jamais tenu une caméra, je l’ai présenté au CCO de Nantes et ça a fait un carton. Et je me suis dit : « c’est comme ça qu’il faut communiquer », moi qui aime l’aventure, le voyage…

Vous étiez alors déjà joaillier ?
R.G. : Non j’étais en 1ere année de mon école.

Votre père ne vous avait jamais sensibilisé à ça, aux chercheurs d’or ?
R.G. : Non parce que personne ne s’y intéressait. Aujourd’hui les jeunes bijoutiers voyagent de plus en plus mais à la génération de mes parents, ça ne se faisait pas.
J’ai compris qu’il ne fallait pas se renfermer sur nous-mêmes sous prétexte qu’on travaille des pierres précieuses, mais au contraire il faut s’ouvrir pour qu’on puisse continuer à exister, pour que les gens découvrent un métier d’artisanat dont la France peut être fière. Parce que les artisans disparaissent au fur et à mesure, il faut en être conscient : dans la joaillerie, on achète des pierres très chères, les coefficients sont très faibles et on passe beaucoup de temps à faire un bijou. La rentabilité d’un bijou pour un artisan est ridicule. Plus la bague est chère, plus les coefficients sont faibles, plus vous vous faites taxer. Je connais des confrères qui sont prêts à arrêter…

Quelle est la solution ?
R.G. : De faire de la communication pour faire venir les gens au cœur des ateliers, pour dire que notre savoir-faire est bien présent. Mais il se perd parce que les jeunes formés aujourd’hui vont tous partir à l’étranger parce qu’il n’y a plus de place ici. A l’heure actuelle je reçois sept demandes par semaine de stage et d’embauche !

Comment vous positionnez-vous par rapport aux autres joailliers nantais ?
R.G. : C’est compliqué à dire ; on commence à avoir une belle renommée. Aujourd’hui je commence à avoir une nouvelle clientèle dont les parents ne naviguaient pas forcément dans un milieu privilégié, une clientèle ouverte à tout, à des formes de bijoux différentes, moins classiques. Ils n’ont pas baigné dans l’univers de la joaillerie donc ils découvrent les ateliers, la création, et sont émerveillés et hyper ouverts ce qui permet de faire des créations totalement atypiques.

Comment se déroule la réalisation d’un bijou Griffon ?
R.G. : Je montre des pierres au client, on fait des croquis ; si les pierres que j’ai ne lui plaisent pas, on en fait venir pour qu’il choisisse. Ensuite on fait une image 3D, avec la photo de la main, de l’oreille : la personne va voir exactement ce que ça va donner. La réalisation de la pièce peut prendre entre 3 semaines et 2 mois. Il y a un côté extrêmement participatif : quand les clients repartent avec leur bijou, ils ont réellement participé à la conception. On leur a demandé ce qu’ils aimaient comme forme, comme couleur, ce qu’ils n’aimaient pas. D’ailleurs généralement ce qui nous guide c’est le négatif, c’est ce qu’ils n’aiment pas. C’est vraiment une enquête, un échange, on va chercher très loin car la personne accepte qu’on lui pose des questions, donc forcément au bout d’un moment, on connaît le client beaucoup mieux que quelqu’un qui va vendre des pièces dans une vitrine.

Qu’est-ce qui vous inspire lorsque vous créez ?
R.G. : La personne. Quand elle ne sait pas ce qu’elle veut, j’adore, c’est un super challenge ! En réalité, la personne sait exactement ce qu’elle veut mais elle n’arrive pas à l’exprimer alors nous on doit chercher, la pousser dans ses retranchements. Et le plus souvent quand les clients repartent, ils disent : « c’est le bijou de mes rêves », alors qu’à la base ils ne savaient pas ce qu’ils voulaient !

Quelle est la réalisation dont vous êtes le plus fier ?
R.G. : A l’époque de mon père on avait fait une parure pour une princesse cambodgienne : on avait passé 3 ou 4 mois de travail dessus avec des saphirs du Cambodge pour un total d’une centaine de carats. Il fallait qu’on fasse toute une partie articulée. Mais quand il s’agit de grandes pièces faites pour des clients importants, on est presque obligés de les cacher car les clients ne veulent pas forcément que le bijou créé pour eux soit connu du grand public. C’est normal : s’ils viennent ici c’est pour trouver de la discrétion. Les gens qui rentrent dans les ateliers sont souvent atypiques, ils veulent quelque chose de différent.
Le lien humain est le plus important pour moi. Je peux faire un bijou et gagner ma vie dessus mais si la personne vient et qu’il n’y a aucune réaction, je serais presque capable de garder la bague : ce qui va me payer le plus est le retour de la personne. Si je n’en n’ai pas c’est que la personne ne s’exprime pas ou qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Si c’est le cas, je lui demande tout de suite et je règle le problème immédiatement ; c’est très rare mais quand ça arrive il faut qu’on le fasse.

Dans votre documentaire sur Madagascar, vous mettez en lumière les enfants devenus orphelins suite au décès de leurs parents chercheurs de pierres. C’est assez paradoxal parce que la joaillerie fait rêver autant qu’elle tue finalement…
R.G. : Peut-être pas quand même. Avez-vous remarqué que toutes les matières les plus chères sont dans les pays les plus pauvres ? Lors de mon reportage, j’avais demandé aux mineurs s’il fallait qu’on arrête d’acheter des pierres précieuses. Ils m’ont répondu : « si vous arrêtez d’en acheter, nous on meurt. Aujourd’hui notre seule survie est de trouver une pierre pour qu’elle côte encore et nous faire vivre ». Mais après, le rêve est de pouvoir se dire : on achète une mine, on achète les pierres plus chères aux mineurs et sous un certain label pour se dire « ces pierres font vivre ce village ». Aujourd’hui c’est ce qu’essayent de faire les grandes marques mais c’est principalement de la communication. Les gens que j’ai rencontré qui font ça n’en n’ont que faire de la communication.
Quand on achète des pierres, on évite qu’elles transitent par Bangkok parce qu’aujourd’hui il y a 2-3 grands marchés mondiaux : Bangkok, là où 60% de la production mondiale arrive, ensuite il y a l’Inde où les américains et les européens achètent…
Souvent je dis « quand vous mettez des litres d’essence dans votre voiture, regardez-vous si ça vient d’un pays en guerre ? ». On essaye dans son coin de faire des petites choses qui sont bien. Effectivement le domaine des pierres précieuses est dur mais il équivaut au milieu de l’agriculture. Effectivement il y a des morts mais aujourd’hui on ne regarde pas le taux de suicide des agriculteurs chez nous !
Plus vous voyagez, plus votre avis change et évolue lorsque vous revenez.

Bijouterie Griffon – 2, rue de l’Abreuvoir – 44000 Nantes
02 40 47 84 87www.bijouteriegriffon.com

Photographies de l’article : © Rémy Lidereau pour Mise Au Jour