Coups d'éclat, Facettes

Amélie Viaene, une créatrice au sommet

Cette année, le G7 avait un goût d’inédit : pour la première fois en marge du forum diplomatique était organisé le Craftswomen Summit, sommet mondial consacré à la place des femmes dans l’Artisanat d’Art. C’est la joaillière Amélie Viaene qui eut l’honneur et la responsabilité d’y représenter la France. Pour MiseAuJour, la créatrice revient sur cette expérience sans précédent et nous parle de son travail, bientôt exposé dans un pop-up store inédit, ouvert du 17 novembre au 4 décembre au sein de la galerie Vivienne, à Paris.

Photographie d’ouverture : Amélie Viaene dans son atelier de création. © Christopher Jeney

Vous avez été désignée pour représenter la France au G7 Craftswomen Summit, premier sommet mondial consacré à la place des femmes dans l’Artisanat d’Art, qui se tenait au Japon en mai dernier. Comment avez-vous été sélectionnée ? Quel fut votre rôle sur place ?
Amélie Viaene : A la demande du Ministère de l’Économie Japonaise (METI), le Secrétariat d’État au Commerce et l’Artisanat leur a remis une liste d’artisanes françaises représentant différents métiers d’art et j’ai eu l’honneur d’être choisie pour représenter la France, chacun des sept pays du G7 (Japon, USA, Canada, France, Italie, Angleterre) étant ainsi représenté par une « ambassadrice » artisan d’Art. Les responsables METI m’ont indiqué que leur choix s’était porté sur mon travail car il alliait la maitrise d’un savoir-faire traditionnel, la joaillerie, représentatif de l’artisanat-luxe français et une création moderne. Le Craftswomen Summit, sous la forme d’un colloque réunissant artisans, journalistes et politiques, m’a permis de présenter mon travail, de partager mon expérience de femme artisan et de participer aux débats sur les métiers de l’artisanat d’art au féminin. J’ai également eu l’immense privilège de visiter des ateliers de maîtres d’art japonais, d’assister à des démonstrations et d’échanger avec les différents artisans et intervenants invités tout au long de cette semaine inoubliable.

Quelle était l’ambition de ce premier Craftswomen Summit ?
A.V. : L’ambition du Craftswomen Summit a été de mettre en lumière la place qu’occupent les femmes dans le secteur de l’Artisanat d’Art. L’objectif était d’attirer l’attention sur un secteur dynamique de l’économie et de débattre sur les conditions d’accès qui y sont faites aux femmes, à travers les problématiques de découverte des métiers, de formation et d’emploi, en comparant des expériences individuelles et les politiques des différents pays du G7. Le Japon qui mène actuellement une politique d’encouragement du travail des femmes a souhaité mettre en avant l’expertise de femmes artisans d’art comme symbole du progrès de l’insertion des femmes dans le marché du travail.

« Le Japon a souhaité mettre en avant l’expertise des femmes artisans d’art comme symbole du progrès de l’insertion des femmes dans le marché du travail.»

amelie_viaene-1-atelier_dessin2amelie_viaene_photographe_cjeneyDe la gouache au sertissage, Amélie Viaene assure elle-même toutes les étapes de création de ses bijoux. © Christopher Jeney

Quelles en ont été les conséquences sur votre travail ?
A.V. : J’ai ressenti cette désignation comme un véritable honneur et comme une forme de reconnaissance de mon travail. Ce fut une distinction très valorisante qui récompense ma démarche créative. Elle restera importante aux yeux de mes clients et futurs clients. Les différentes rencontres réalisées sur place ont été très inspirantes ; ayant toujours été très admirative de l’artisanat japonais, et ayant déjà visité le pays en 2014, ce fut une grande chance de pouvoir découvrir les coulisses de la création de l’artisanat d’art japonais. Cette expérience confirme ma volonté d’envisager une collaboration avec d’autres artisans d’art pour la création d’une nouvelle collection.

Pourquoi selon vous, était-il nécessaire d’organiser un sommet consacré à la place des femmes dans l’Artisanat d’Art ?
A.V. : Les métiers d’art, comme de nombreux autres domaines artistiques, ont longtemps été dominés par les hommes. Les femmes y ont désormais leur place, mais la majorité des professionnels et des maîtres d’arts sont encore des hommes, au Japon comme en Europe. Il est important de susciter des vocations et de valoriser ces carrières auprès des jeunes et d’encourager tout particulièrement les jeunes femmes à se lancer car c’est un secteur dynamique et épanouissant. Il était très intéressant lors de ce sommet, de confronter les politiques de chacun des pays du G7 et les expériences personnelles des artisanes. L’action de la France, grâce notamment à l’INMA (Institut National des Métiers d’Art) reste un exemple à suivre pour de nombreux pays. Ce fut une formidable initiative du Japon qui j’espère sera poursuive par l’Italie, prochain pays organisateur du G7.

« Il est important de susciter des vocations et d’encourager tout particulièrement les jeunes femmes à se lancer car c’est un secteur dynamique et épanouissant.»


Le genre d’un créateur joaillier ou d’une créatrice joaillière a-t-il un impact sur son travail ? 

A.V. : Non je ne pense pas, tout dépend de la personnalité et de la sensibilité du créateur. Peut-être qu’étant une femme je prête plus attention à la notion de confort, au porté d’un bijou, mais il n’y a en soit aucune raison que mes collègues masculins n’aient pas les mêmes considérations.

amelie_viaene-2-atelier_gemmes2amelie_viaene_photographe_cjeney« Je ne travaille qu’avec des pierres naturelles et intègre à mes créations autant de pierres précieuses que de pierres fines. » © Christopher Jeney

Quel a été votre parcours avant de lancer votre marque, en 2005 ?
A.V. : Avant de réaliser mes premiers bijoux, j’ai étudié les Arts Appliqués, travaillé dans le monde de la mode et du luxe. De ces expériences, le regard que je portais sur les bijoux s’est affiné et j’ai pu concrétiser ma passion de toujours en suivant les cours de la B.J.O, l’École de Bijouterie Joaillerie Orfèvrerie de Paris. J’ai intégré par la suite les studios de création de plusieurs joailliers parisiens. Au début de l’année 2005, une galerie d’Art à Singapour m’a invité à exposer mes premières créations. Encouragée par les contacts que j’ai noué avec mes premiers clients, j’ai décidé de créer ma marque afin d’exprimer ma propre vision du bijou.

Comment votre marque a-t-elle évoluée depuis ses débuts ?
A.V. : Je me suis lancée en tant qu’indépendante avec l’intuition d’avoir un style personnel à développer. Je pense avoir réussi dans cette ambition et je n’ai jamais été aussi heureuse de créer. La passion des bijoux et l’enthousiasme de mes clients me portent tout au long d’un projet créatif qui est à l’échelle d’une vie, comme celui de tout artiste. J’ai pleinement conscience que mon travail reste encore méconnu car je dispose de moyens limités et j’espère que des actions comme le pop-up store que je vais ouvrir galerie Vivienne en fin d’année me permettront de continuer à rencontrer de nouveaux amateurs de bijoux. Les valeurs de l’artisanat d’art et du « slow made » sont aujourd’hui partagées par de plus en plus de monde. Elles ont toujours fait partie de l’ADN de ma marque et mon parcours depuis dix ans prouve l’authenticité de ma démarche.

amelie_viaene-4-atelier_sculpture_cire2_couleuramelie_viaene_photographe_cjeneyAmélie Viaene sculpte dans la cire la forme de la future bague. © Christopher Jeney

A quoi ressemble votre journée type de créatrice ?
A.V. : Je n’ai pas réellement de journée type. Mon atelier se divise en trois espaces (établi, bureau de dessin, bureau « connecté ») et ma journée s’organise autour d’eux, avec un temps pour la fabrication, un temps pour la réflexion et un temps pour la communication et la gestion de mon entreprise.

Qu’est-ce qui vous inspire ?
A.V. : Les formes et les couleurs qui emplissent mon quotidien, au fil de rencontres, promenades, visites d’exposition, lectures… Du plus banal à l’exceptionnel, mon regard filtre et interprète ces myriades de données pour en extraire l’inspiration. Mon travail n’est pas figuratif, je pratique la joaillerie comme un designer, à la recherche de formes harmonieuses, organiques et pourquoi pas futuristes ! Le dessin a une place essentielle dans mes créations, je consigne dans des carnets beaucoup de pistes créatives car les idées de bijoux arrivent souvent à l’improviste.

« Je pratique la joaillerie comme un designer, à la recherche de formes harmonieuses, organiques et pourquoi pas futuristes ! »

 

Vous déclarez imaginer une « joaillerie contemporaine ». Qu’est-ce que cela signifie ?
A.V. : J’imagine une joaillerie contemporaine au sens où je me suis affranchie de nombreux codes créatifs de la joaillerie traditionnelle pour imaginer des montures aux volumes libres, qui regardent vers le futur. De même, le rôle des pierres dans mon travail n’est pas seulement ornemental. Leur nature, leur taille et leur nombre guident l’histoire que je veux transmettre, rien n’est laissé au hasard. Pour paraphraser Dali, je dirais que mes plus beaux souvenirs de joaillerie sont ceux du futur, ainsi mes modèles en joaillerie sont des créateurs comme Suzanne Belperron qui a su proposer une joaillerie intemporelle et avant-gardiste.

Qu’est-ce qui fait la spécificité et l’identité de votre marque ?
A.V. : Ce qui différencie mon travail de la majorité des marques de joaillerie est que je réalise moi-même à la main l’ensemble des étapes de la création et de la fabrication de mes bijoux. En optant pour le façonnage de la cire comme mode de fabrication, j’aborde la réalisation de chaque modèle comme le travail d’un sculpteur. Le style de mes bijoux s’en ressent car ils sont réalisés en une seule pièce ce qui leur donne une dimension organique et un style reconnaissable. Je privilégie ainsi la pièce unique et mes collections sont constituées de modèles forts et indépendants, loin d’une démarche marketing où chaque bijou serait décliné en de multiples versions.

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Le polissage donne à la bague tout son éclat. © Christopher Jeney

Qui sont vos clients et qu’apprécient-ils dans vos créations ?
A.V. : Mes clients sont essentiellement des femmes et des hommes qui recherchent l’originalité d’un style, des bijoux de créateur à l’identité forte et qui sont attachés à l’émotion que leur procurent la possession d’un bijou unique. En général, ils préfèrent l’authenticité d’un créateur à la standardisation ou à la production en série, même dans le luxe. Ils apprécient de pouvoir être en contact direct avec la créatrice, de vivre une expérience unique en assistant à la création de leur bijou et en soutenant le travail d’un artisan et la démarche artistique d’un créateur.

Vous réalisez essentiellement des bagues. Est-ce un parti pris ? En quoi cette forme de bijou vous plaît-elle plus qu’une autre ?
A.V. : C’est en réalisant mon premier bijou, la bague « Mon cœur », que s’est initiée ma démarche artistique et il est vrai que je suis restée attachée aux volumes et aux possibilités créatives que peuvent offrir une bague. J’apprécie cependant de plus en plus d’explorer le pendentif, les boucles d’oreilles dont je présenterai d’ailleurs mes nouveautés lors de mon pop-up store.

amelie_viaene-atelier_gynzaamelie_viaene_photographe_cjeneyBague Gynza, en or jaune et tourmaline. © Christopher Jeney

Depuis quelques années, certains joailliers tentent de proposer une joaillerie « éthique », en promettant notamment d’être transparents sur la provenance de leurs pierres ou en utilisant de l’or fairmined. Comment vous positionnez-vous par rapport à ce sujet ?
A.V. : La fabrication de mes bijoux en or éthique fait partie de mes prochains projets. Ce procédé serait en totale adéquation avec les valeurs portées par mon projet créatif. Cependant j’ai encore des questions de fabrication à régler avant de pouvoir me lancer. Je poursuis donc mes recherches et en attendant j’encourage mes clients à recycler l’or qu’ils auraient en leur possession sous la forme de bijoux qu’ils ne portent plus.

Comment choisissez-vous les pierres que vous travaillez ? D’où proviennent-elles ?
A.V. : Je me suis entourée des meilleurs fournisseurs de gemmes à Paris et en Europe. Sélectionner des pierres de la meilleure qualité possible est l’une de mes exigences et j’applique un soin particulier aux choix des pierres que je serti, tant pour leur provenance et leur qualité que pour l’excellence de leur taille. Je ne travaille qu’avec des pierres naturelles et intègre à mes créations autant de pierres précieuses que de pierres fines, privilégiant leur originalité et les émotions qu’elles me font ressentir.

Vous ouvrez en novembre prochain un pop-up store au sein de la galerie Vivienne. Pourquoi avez-vous décidé d’ouvrir un lieu éphémère ? Une boutique en propre et pérenne est-elle à l’étude ?
A.V. : Je souhaite pouvoir présenter mon travail à un nouveau public et rencontrer mes clients dans le cadre d’un événement exclusif et privilégié. Le concept du pop-up va me permettre de délimiter un plus juste équilibre entre les périodes de création, de fabrication et de vente en programmant des périodes d’expositions définies et en créant des rendez-vous. C’est un test avant peut-être en effet d’envisager une boutique pérenne.

Pensez-vous proposer un e-shop prochainement ? Internet et la joaillerie sont-ils compatibles selon vous ?
A.V. : Je n’envisage pas pour le moment d’ajouter un e-shop à mon site. Internet et la joaillerie me semblent tout à fait compatibles mais le rapport que j’entretiens avec mes clients place l’échange humain au cœur de mon travail. Mes créations se nourrissent de mes échanges avec eux et ils sont eux mêmes à la recherche d’une démarche authentique. Un achat en ligne serait assez impersonnel et à mon sens diminuerait la valeur symbolique du bijou.

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Bague de fiançailles et alliance Oly, en or blanc et diamants. © Christopher Jeney

Quels sont vos conseils pour bien choisir un bijou ?
A.V. : Se laisser surprendre, écouter son cœur, choisir un bijou qui soit un écho de sa personnalité.

Quelles sont vos ambitions pour les mois à venir ?
A.V. : Reconduire cet événement l’an prochain, peut-être pour deux rendez-vous annuels et avancer dans mon projet de collaboration avec un autre artisan pour la création d’une collection capsule.

www.amelieviaene.com
Le POP UP STORE Amélie Viaene sera ouvert du 17 novembre au 4 décembre

Tous les jours de 10h à 19h
41, Galerie Vivienne, Paris 2ème