Facettes

Regina Dabdab, créatrice par nature

Regina Dabdab est un voyage à elle seule. Un voyage vers le Brésil, son pays d’origine et celui des pierres qu’elle travaille. Un voyage à travers la matière, brute : celle du bois flotté, des pierres semi-précieuses qu’elle assemble pour en faire des colliers XXL depuis 2009 et, depuis peu, des pendentifs plus fins. Un voyage vers un monde unique, le sien, où les pierres ont des pouvoirs et une force qui se révèlent à qui veut y croire. De son accent chantant et solaire, la créatrice nous parle avec sincérité et transparence de ses bijoux singuliers mais aussi des difficultés à vivre de sa passion et de ses choix artistiques.

Photographie d’ouverture : © Rémy Lidereau pour Mise Au Jour

Quel est ton parcours ?
Regina Dabdab : J’ai commencé à faire des bijoux il y a 6 ans environ. Je suis arrivée à Paris il y a 10 ans. Au Brésil, je travaillais dans la chaussure et la maroquinerie. Quand je suis arrivée ici, j’ai continué à travailler encore un peu dans l’univers des chaussures et en parallèle, en bricolant à la maison, j’ai commencé à créer des bijoux avec des pierres semi-précieuses que je collectionnais, et avec ce que je trouvais par terre sur les plages. J’ai eu beaucoup de chance car là où j’habitais, je partageais une cour avec une styliste, Annabelle Jouot, qui a vu mes bijoux et les a tout de suite adoré : le jour-même elle faisait un shooting avec mes bijoux et la photo s’est retrouvée en couverture d’un magazine. Ça m’a donné du courage pour me lancer !

Donc tes créations ont été immédiatement appréciées ?
R.D. : La vérité est que je crée quelque chose d’assez différent. Les gens n’ont pas l’habitude de voir des bijoux comme ça et je pense que c’est pour ça que tout de suite, j’ai réussi à faire des salons avec un peu d’aide et petit à petit, ça a marché. A chaque fois que je fais des salons c’est toujours très satisfaisant du côté personnel car beaucoup de gens adorent, je reçois toujours de jolis compliments. Après, c’est sûr que les bijoux que je fais ne sont pas commerciaux, donc la vente n’est pas toujours très facile.

Et pourquoi ne sont-ils pas commerciaux, selon toi ?
R.D. : Selon moi c’est commercial mais c’est difficile à porter dans la vraie vie : ce sont des pièces un peu lourdes, ce ne sont pas ces petits bijoux que les femmes adorent. Car les femmes adorent les mini bijoux… Mes bijoux sont de vraies compositions, c’est un peu lourd, ce sont des matériaux étonnants : les gens ne sont pas habitués à porter du bois flotté ! Donc petit à petit, j’ai réalisé qu’il fallait que je développe des choses « commerciales ». Je déteste ce mot, c’est vrai je le déteste ! Tout ce que j’ai toujours refusé de faire, je me rends compte que finalement j’en ai besoin, pour vendre.

Parce que tu réalises que les pièces que tu crées actuellement ne se vendent pas assez bien ?
R.D. : Non, c’est difficile. Surtout que depuis que je suis maman, je travaille moins. Ma priorité a changé. Je n’ai pas fait de salons lors de la dernière saison mais je pense que c’était une grosse bêtise. La prochaine saison je ferai un salon, je viens de rentrer dans un showroom. C’est important de faire des salons, tu as la presse qui passe, les nouveaux clients, beaucoup de stylistes… Ça fait du bien car tu entends aussi les commentaires des gens en direct. [Les salons, comme Who’s Next, Bijorhca ou Première Vision sont généralement organisés sur plusieurs jours dans le but de faire se rencontrer les créateurs, leurs potentiels acheteurs -propriétaires de boutiques, de multimarques, etc.- et la presse.]

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Collier en bois flotté, améthyste, pyrite et émeraude. © Rémy Lidereau pour Mise Au Jour

Comment vas-tu faire en sorte que tes pièces se vendent mieux sans pour autant renier ton identité, sans changer ce qui fait la spécificité de tes bijoux (leurs volumes imposants, les matériaux bruts utilisés, le fait qu’ils soient des pièces uniques) ?
R.D. : L’idée est d’avoir deux lignes avec une nouvelle ligne un peu plus « facile » on va dire, pour laquelle par exemple il y aura un peu moins de bois. Avec toujours des pierres brutes, mais plus faciles, comme du cristal, des tourmalines, de l’agate.

Et les prix ?
R.D. : Ça va être un peu pareil (à partir de 200 euros environ le collier) car du coup il y aura un peu plus de métal et le métal me coûte aussi cher que le reste. Donc les prix ne changent pas. La question n’est pas de vendre moins cher pour en vendre beaucoup. Ce seront toujours des pièces uniques ! Car chaque bijou est entièrement réalisé par moi : du choix du matériel jusqu’à l’emballage et au pliage du papier que je mets à l’intérieur. Je ne veux pas changer ça. Cela rajoute quelque chose de très spécial car tout passe par moi, qui ai idéalisé le bijou, que j’ai pensé comme un petit talisman. Pour moi les bijoux ont une force. Après, je ne rentre pas beaucoup dans ce concept parce que tout le monde n’y croit pas. Cela dépend si tu y crois ou non : si tu y crois, cela va t’apporter des choses ; si tu n’y crois pas, rien ne change. Cette histoire de pouvoir des pierres fait partie de mes croyances. Pour moi, les pierres ont beaucoup d’énergie, c’est sûr et certain. Et tous ceux qui entrent dans mon atelier le disent : quand il y a une accumulation, comme dans mon atelier, tu sens cette énergie.

C’est pour ça que tu as choisi de laisser les pierres brutes ?
R.D. : En théorie, à partir du moment où tu ne touches pas la forme des pierres, tu sauvegardes plus de l’énergie qu’elle a en elle. Car c’est de la chimie finalement : si tu touches les molécules (je ne sais pas si j’utilise les bons termes en français !), elles explosent un peu. Donc dès que tu ne touches pas à la pierre, elle garde beaucoup plus de pouvoir. J’aime le brut !

Pourquoi ? Qu’est-ce que le brut représente pour toi ?
R.D. : Question difficile… Le brut, c’est le vrai. Qui n’a pas été touché par l’homme. C’est la vraie nature. Et c’est un luxe de porter ça sur nous, collé à notre corps. On a de la chance de pouvoir porter ça dans un monde où il y a beaucoup de n’importe quoi : la pollution, ce qu’on mange… Du coup on a l’opportunité de porter quelque chose de beaucoup plus naturel et plus réel près de nous.

Comment choisis-tu les matériaux que tu travailles ?
R.D. : Avant tout, j’idéalise ce que je veux comme bijou. Par exemple, je me dis que je veux faire un bijou avec du cristal, de la pyrite et du bois. Donc je mets beaucoup de bois, beaucoup de pyrite et beaucoup de cristal sur une table et là je commence à essayer de faire le mariage entre les matières. Car c’est aussi ça qui est très important pour moi : c’est de les faire s’emboîter parfaitement, quasiment sans que ce soit touché par moi. Comme si les formes étaient faites l’une pour l’autre, que la nature avait fait ça et moi je les ai juste aidé à se retrouver. Il faut que ça s’épouse parfaitement donc c’est super long car je ne trouve pas toujours la bonne forme mais c’est hyper beau quand tu vois l’emboîtement.

Et ces matériaux, où les trouves-tu ?
R.D. : Tout est unique dans mes bijoux : le bois flotté vient de Corse, les pierres du Brésil, parfois du Niger. La partie métal, je l’achète à Paris. C’est ce qui rend mes créations spéciales. Pour moi ce sont plutôt des pièces que des bijoux. Mais je ne me considère pas comme une artiste.

Mais comment te définis-tu alors ? Une joaillière, une créatrice ?
R.D. : Je me définis comme quelqu’un qui fait ce qu’il aime. Je n’arrive pas à te dire… Je peux dire que je suis designer, créatrice, joaillière même si je n’ai jamais étudié la joaillerie. Finalement je pense que c’est l’accumulation de tout ça qui fait que j’arrive à créer les pièces que je fais. Je suis très attachée à l’art contemporain donc je vais dans les galeries et les expositions depuis que je suis très jeune. Ça aussi, ça influe sur mon travail. Je n’ai pas envie d’être à 100% dans la mode, mais à l’inverse je ne me considère pas comme artiste.

Qu’est-ce qui t’inspire ? Tu parlais de l’art contemporain. Est-ce que des artistes en particulier t’influencent ?
R.D. : J’adore la nature, les formes organiques, les constructions architecturales étonnantes du constructivisme au Brésil. Je trouve ça magnifique. Pour les artistes, ça va être un peu cliché mais je trouve génial le travail d’Olafur Eliasson car je trouve qu’il y a aussi de l’énergie qui s’en dégage. J’aime beaucoup le travail de Camila Sposati, une artiste brésilienne qui fait grandir des cristaux avec une réaction chimique, c’est très beau.

C’est étonnant de voir sur tes créations, du bois flotté associé à l’or, deux matériaux qui n’ont pas la même « valeur marchande ». Pourquoi cette association ?
R.D. : Parce qu’au début je ne voulais pas rajouter de l’or ou des pièces de métal dans mes bijoux mais la vérité est que les pièces sont trop vite jugées trop « étonnantes » et sculpturales si tu n’y ajoutes pas un peu de métal ou d’or. Donc je pense que c’est pour s’approcher de la joaillerie et pour avoir un rendu plus léger esthétiquement.

Comment fais-tu pour te renouveler à chaque saison ?
R.D. : Ce n’est pas évident. Mais on est un peu obligés ! Si je pouvais je garderais toujours les grands colliers, les bruts mais il faut rentrer dans le calendrier des présentations même si je trouve cela insupportable. Mais si je ne fais pas ça, je n’arrive pas à vendre. Sur mon site je présente ça comme des collections mais je ne vois pas trop cela comme des collections. Ce sont des créations, des envies. Comme j’ai travaillé pendant longtemps pour des marques dans la chaussure et la maroquinerie, je sais ce qu’est de travailler sur de vraies collections. Pour mon travail c’est beaucoup plus libre, j’essaye de ne pas avoir trop de contraintes, de difficultés pour mes créations mais je suis obligée de garder un peu de logique dans le fond pour la vente.

Tu disais que tes bijoux avaient du mal à se vendre. Est-ce parce qu’ils sont difficiles à porter au quotidien ?
R.D. : Je pense que c’est parce qu’ils sont bruts.

Cela les rend moins précieux ?
R.D. : Il y a beaucoup plus de travail sur une pierre lapidée, qui du coup, coûte beaucoup plus cher. Les femmes préfèrent un bijou plus fin… J’ai l’impression que les bijoux que les femmes adorent sont de toutes petites pièces en or, qu’elles n’enlèvent jamais dans le bain, à la piscine. Moi c’est plus spécial dans l’idée de porter les pièces.

La joaillerie « traditionnelle » ne t’intéresse donc pas ?
R.D. : Non, ça ne me plaît pas. Mais j’ai quand même envie d’en apprendre plus sur la joaillerie fine car je veux développer des passions. Je fais une formation à l’école Van Cleef & Arpels, l’univers est très attachant. La joaillerie est quelque chose d’incroyable, on est complètement pris par ça quand on s’y intéresse. Même si je n’ai jamais été une fan de joaillerie, je sais qu’au moment de mettre plus le nez dedans, j’aimerais plus cela.

Crées-tu pour un type de femme en particulier ?
R.D. : Non, je crée presque pour moi. C’est l’esthétique qui dirige. Si je n’aime pas, je ne montre pas. Quand je n’aime pas, si je fais quand même, je ne vends pas.

Comment conseillerais-tu de porter un collier Regina Dabdab ?
R.D. : Comme tu veux, il n’y a pas de règle ! Vraiment comme tu veux ! Quand tu as envie d’être remarquable. Voilà ! C’est une bonne réponse non ?

Parfaite ! Tu disais être présente dans un showroom depuis peu. Espères-tu ouvrir également une boutique ?
R.D. : Oui c’est tout nouveau depuis juin, je suis chez Analuiza, rue Cambon à Paris. Je suis très contente d’y être. Je n’ai pas vraiment envie d’avoir une boutique car cela signifie entrer dans le commerce et ce n’est pas vraiment moi. Mais je rêve d’avoir un atelier dans un passage. Aujourd’hui j’ai un atelier showroom super mais je suis à l’étage, or je suis sûre que si je suis visible depuis la rue, ça changera : la façon dont je crée, normalement ça donne envie aux gens d’acheter quand ils voient.

Tu retournes souvent au Brésil ?
R.D. : Souvent, souvent ! Toutes les pierres viennent de là-bas, ma famille est là-bas. J’ai trop besoin de mon pays pour me charger d’énergie, des envies de créer, de tout…

En quoi le Brésil influence-t-il ton travail ?
R.D. : En tout. Mon grand-père avait une boutique de pierres semi-précieuses donc quand j’étais petite j’avais les yeux qui pétillaient devant tout ça, cette folie des pierres, il avait des améthystes géantes dans lesquelles tu pouvais rentrer. Donc pour moi, les pierres SONT le Brésil.

Et en quoi Paris, où tu vis, t’influence ?
R.D. : J’adore cette ville même si tout est très dur pour moi ici. Mais c’est une ville tellement esthétique. Partout il y a de la beauté, de l’élégance…

Regina Dabdab – 81, rue Saint Maur – 75001 Paris
09 52 22 21 32 – www.reginadabdab.com