Tendances

Tendez l’oreille

« Je ne porte jamais de paires de boucles d’oreilles identiques car j’aime l’asymétrie et l’association de boucles différentes que je choisis en harmonie. En portant des ear cuffs, j’impose mon caractère ». C’est la jeune créatrice Elise Dray qui nous le dit et force est de constater qu’elle est loin d’être la seule à avoir succombé à la tendance « ear cuff » (littéralement « manchette d’oreille ») qui secoue l’univers de la joaillerie depuis le début de la décennie. Pourtant la tendance ne date pas d’hier, bien au contraire. La mode est un cycle qui se répète, on le sait, et ces ornements qui se distinguent par le fait de monter le long de l’oreille, le confirment. Ainsi à l’Antiquité, les aristocrates grecs en auraient fait le symbole de leur situation dorée, bien avant que les coutumes thaïlandaises et indiennes le hissent à partir du XIIème siècle au rang d’accessoire majeur du costume traditionnel. Puis c’est au tour de l’Europe d’être séduite par ce bijou : en 1592, la peintre italienne Lavinia Fontana (dont les toiles se distinguent notamment par la précision des bijoux portés par les modèles) immortalise Isabella Ruini en Vénus, portant une boucle d’oreille hybride. Déjà à l’époque, la forme du bijou ose un mariage entre classicisme (la goute de perle accrochée au lobe) et exubérance (la grappe de perles qui orne le sommet de l’oreille).

Années 1920 : les années sont folles, les demandes des élégantes aussi. Elles veulent du clinquant, du brillant, de l’imposant sur leurs oreilles et c’est un français, Marcel Boucher, qui entend leurs désirs. Fraîchement débarqué aux États-Unis, cet apprenti de Pierre Cartier a su tendre l’oreille au bon moment. Les oreilles justement, il choisit de les draper de rubans de strass glissant le long du pavillon. Avec de faux diamants ? Du vrai cristal ? Qu’importe au fond, pourvu que ça brille et que ça monte haut ! En 1950, Boucher fait même breveter sa création qu’il baptise « Earrite », intraduisible en français et savant jeu de mots entre « ear rite » et « (H)ear it ». Évidemment les stars aiment et portent : l’actrice Carmen Miranda fait briller son oreille d’énormes étoiles strassées ; Marilyn Monroe en 1954 dans le film « There’s no business like show business » accroche à la sienne une cascade de pompons.

Les décennies suivantes, le bijou d’oreille délaisse son aura glamour pour un esprit de rébellion, un peu grunge, un peu rock. En 1967, Andy Warhol et sa muse Edie Sedgwick paradent à une énième soirée ensemble, lui un verre à la main, elle un étrange bijou à l’oreille dont le dessin étoilé n’est pas sans rappeler les boucles d’oreilles des danseurs thaïlandais. C’est ensuite le mouvement punk qui s’approprie la manchette d’oreille : accessoirisée de chaînes ou de piques, elle fait partie d’une panoplie pensée pour se poser en retrait de la société et de ses modes.

Andy Warhol et Edie Sedgwick en 1967

Andy Warhol, Edie Sedgwick et une ear cuff surdimensionnée, en 1967.

Ironie du sort en 2015, c’est pile dans la mode que ce bijou fait son come-back. Débarrassé de son parfum sulfureux ? Pas tout à fait car les créateurs qui s’amusent avec lui vantent son côté atypique, voire « rock » pour Elise Dray qui soutient même que « ce type de boucle d’oreille a permis de casser les codes de la joaillerie traditionnelle ».

Le motto de cette nouvelle approche joaillière dont les ear cuffs sont l’expression ? Se différencier, coûte que coûte. Proposer une nouvelle façon de se sertir, en affirmant ses choix, son identité : le plus souvent vendues à l’unité, les ear cuffs s’opposent à l’idée de la paire de boucles parfaitement assortie. « J’aime que chaque personne fasse ses propres associations avec mes bijoux, chacune à sa manière, et puisse ainsi se créer son propre look », nous dit la créatrice Sophie Bille Brahe dont on aime la joaillerie délicate et poétique, tel son Croissant de Lune, virgule de diamants qui suit avec douceur la ligne de l’oreille. Alors, de la plus sobre (en or chez Annelise Michelson ou Repossi) à la plus joaillière (en émeraudes, diamants, aigues-marines, tourmalines chez Piaget), en perles chez Ana Khouri ou en strass chez l’incroyable Ryan Storer, la ear cuff (d)étonne car elle réussit le pari (difficile) de s’adapter à tous les styles.

 Photographie d’ouverture : Ear cuff RS.E.003. en cristal, Ryan Storer.