Facettes

Qui êtes-vous, Suzanne Belperron ?

Ce mardi 12 mai, Sotheby’s Genève met en vente quinze bijoux de Suzanne Belperron, l’une des créatrices les plus talentueuses et influentes du XXème siècle. Si sa joaillerie avant-gardiste et audacieuse reste encore étonnamment méconnue du grand public, elle fait le bonheur des marchands d’art qui se battent à chaque vente aux enchères pour acquérir ces créations à la force intemporelle. Une force exprimant le tempérament affirmé de celle qui ne signa aucun de ses bijoux, estimant que son style lui-même était sa meilleure signature. C’est Olivier Baroin, expert de Belperron, détenteur de ses archives personnelles et auteur de l’unique monographie consacrée à ce jour à la créatrice, qui a authentifié les quinze pièces proposées aux enchères. A J-2 de la vente, croulant sous les sollicitations suite à un article au sujet de la vente paru la veille dans un grand quotidien national, il nous parle de sa passion pour l’œuvre de Suzanne Belperron, pour ses créations libres, toujours modernes.

20 pièces étaient annoncées aux enchères. Finalement il y en aura 15…
Olivier Baroin : La cliente a souhaité garder des pièces pour elle : elle les adore et ne se fait pas à l’idée de se séparer de tout. Depuis le début elle était hésitante à vendre la totalité des pièces ; elle s’est finalement rendue compte qu’elle n’avait pas envie de tout vendre !

Comment avez-vous rencontré cette personne, une certaine Madame L. ayant hérité de l’écrin à bijoux de sa mère ?
O.B. : Je l’ai rencontrée après une publication dans la presse. Elle est venue me voir en me disant qu’elle avait des pièces Belperron, qu’elle tenait de sa mère. Sa maman était sud américaine, elle achetait des pierres en vente publique, de belles pierres, elle était folle de bijoux. Sa fille me disait « Maman pouvait partir en voyage, elle oubliait son passeport mais pas ses bijoux ! ». On voit dans les archives Belperron que cette cliente en question est très pointilleuse, très méticuleuse, elle veut des choses bien spécifiques et plus de la moitié de sa collection était d’ailleurs des bijoux que Suzanne Belperron avait déjà elle-même, comme la bague en cristal de roche et diamant ou le bracelet trois rangs.

La cliente était-elle une intime de Suzanne Belperron pour avoir des bijoux semblables à ceux de la créatrice ?
O.B. : Vous savez quand on est bijoutier on est un peu confident, on se rapproche beaucoup des gens. Lors des rendez-vous avec leur joaillier, les clients se confient, parlent de leur vie, de beaucoup de choses et c’est vrai que les deux femmes se connaissaient bien.

Quelle est selon vous, la pièce la plus forte de la vente ?
O.B. : La bague en calcédoine car c’est du 100% Belperron. Le mariage et l’alliance des couleurs sont sublimes. Cette bague à tout : les bonnes proportions, la bonne matière. C’est un bijou qui est particulièrement original, qui a beaucoup d’allure et qui pour moi, est très représentatif de l’œuvre de Belperron.

Bague en calcédoine, saphir et diamants, 1961. Estimation : CHF 9,000 - 11,000

Bague en calcédoine, saphir et diamants, 1961. Estimation : CHF 9,000 – 11,000

Qu’est-ce qu’un bijou « 100% Belperron » ? Sa déclaration « Mon style est ma signature » est légendaire. Mais quel était son style justement ?
O.B. : Ce sont des bijoux pleins de charme et de sensualité, modernes, faciles à porter. Des bijoux qui cassent les codes.

Même les codes actuels de la joaillerie ? Déjà en leur temps ils étaient jugés modernes et avant-gardistes… Le sont-ils toujours autant ?
O.B. : Oui. Ils sont les témoins du courant du bijou moderne. Ce sont des pièces originales, ce qui explique qu’il y ait un tel engouement. Il faut mettre les choses dans leur contexte : fabriquer ces bijoux à l’époque était quelque chose de particulièrement atypique et original et demandait des techniques et des lapidaires très spécifiques.

Les prix d’estimation des pièces, déjà relativement élevés (jusqu’à 42 000 CHF pour la manchette en diamants), risquent fort de battre encore des records. Comment expliquez-vous que les créations de Suzanne Belperron rencontrent un si grand succès lors des ventes aux enchères ?
O.B. : Ils battent des records car ils intéressent une clientèle qui a tout en terme de joaillerie, du diamant de 30 carats à la rivière XIXème. Ce qui intéresse cette clientèle est donc d’avoir un bijou original, différent des autres et qui soit en même temps du Belperron car objectivement, c’est un must d’avoir du Belperron !

C’est un must pour les initiés uniquement, non ? Car Suzanne Belperron reste quand même méconnue du grand public.
O.B. : De moins en moins. Là vous voyez à Genève, sur la totalité des rendez-vous j’ai une collectionneuse et 3 particuliers. Il y a de plus en plus de demandes de la part de particuliers qui veulent des conseils sur les achats, etc. Par comparaison, l’année dernière j’avais eu très peu de demandes de particuliers et l’année d’avant encore il n’y avait eu aucune demande de particuliers. Et jusqu’alors, 90% des bijoux étaient achetés par les marchands d’art, qui sont d’ailleurs les meilleurs représentants de Belperron.

Des marchands de quelle nationalité ?
O.B. : Beaucoup d’américains.

Comment l’expliquez-vous ?
O.B. : Peut-être que les mentalités là-bas sont différentes. Ils ont toujours été très ouverts d’esprit. Belperron avait déjà, à l’époque où elle produisait, une clientèle américaine énorme et je pense qu’ils ont gardé une certaine notion d’élégance, de distinction, de port du bijou au quotidien qui se pratique peut-être moins en Europe, en tout cas en France.

Les bijoux Belperron sont-ils pour vous des bijoux du quotidien ?
O.B. : Non, ce sont des bijoux d’artiste. D’ailleurs dans les volumes, vous remarquerez que le bijou est comme une œuvre d’art en soi, c’est presque quelque chose qu’on pourrait poser sur une table de salon tellement c’est un bel objet.

Comment justement, parvenait-elle à allier volume et esthétisme ?
O.B. : Ça c’est la clé du mystère Belperron ! Ne jamais dépasser la mesure du bon goût et avoir les proportions dans l’œil. Objectivement elle était capable de transposer les bonnes proportions à la gouache à partir de son imaginaire et avait des ateliers capables de produire ce qu’elle avait imaginé si bien qu’elle se comportait comme un chef d’atelier. Elle maîtrisait parfaitement la fabrication et je pense que c’est aussi pour ça qu’elle a travaillé avec les mêmes ateliers durant toute sa carrière, parce qu’ils faisaient exactement ce qu’elle attendait. Elle donnait ses commandes par exemple le 15 de chaque mois, et livrait le 15 du mois suivant ; elle était très précise, très organisée : 1 mois de délai pour la fabrication.

C’est elle qui dessinait ?
O.B. : Je ne pourrai pas répondre précisément ; c’est elle qui dessinait au début mais ensuite elle a eu dans sa carrière une dessinatrice, peut être deux, à qui elle donnait les dessins originaux qu’elle avait. A partir de ça, elle demandait à ce que le dessin soit redessiné avec les pierres apportées par les clients.

Les pierres étaient-elles essentiellement fournies par les clients ou étaient-elles également sélectionnées par Belperron elle-même ?
O.B. : Elle cherchait des pierres bien sûr ! Elle achetait des lots, des pierres anciennes. Elle avait comme un commerce de négociant en pierre. Un client venait aussi bien pour vendre un bijou, commander un bijou ou transformer un bijou. A l’œil elle pouvait faire la différence entre un beau diamant et une pierre de Golconde [mine indienne aujourd’hui épuisée, célèbre pour avoir vu naître quelques uns des plus beaux diamants du monde].

Les pièces Belperron sont fortes, souvent imposantes. Faut-il y voir une expression du caractère (que l’on disait fort) de Suzanne elle-même ?
O.B. : Tout à fait. C’était un caractère très fort, trempé, très volontaire. Une moralité exemplaire, pendant la guerre c’était une femme extraordinaire.

Son courage a d’ailleurs été récompensé
O.B. : Oui mais partout il est écrit qu’elle a reçu la Légion d’Honneur pour le fait d’avoir résisté mais elle a reçu la Légion d’Honneur en tant que Créatrice Joaillière. Donc ça n’a rien à voir avec la Résistance !

Mais n’y avait-il quand même pas un lien avec sa résistance ?
O.B. : Je ne sais pas. Je n’ai pas l’habitude d’étayer mes propos sur des « on dit ». Je ne me base que sur les archives. Dans les archives il y a peu de choses sur la Résistance, elle avait détruit beaucoup de documents, il y avait quelques petits courriers qu’elle a gardé sur la déportation de Monsieur Herz [négociant en pierres précieuses avec qui elle s’associa]. Après, elle a dénoncé les gens qui avaient dénoncé Mr Herz mais elle n’a pas gardé grand chose. Tout ça était dans une enveloppe où il était marqué « documents à déchirer » et un jour elle a fait une croix au crayon sur la mention et a noté « à conserver précieusement ». Je pense qu’elle ne voulait plus se souvenir de cette période, mais finalement elle a marqué qu’il fallait conserver précieusement ces documents…

En 2007 vous découvrez les archives de Suzanne Belperron, alors qu’elles étaient destinées à être entièrement détruites
O.B. : Le fils du légataire de Suzanne Belperron est venu commander un bijou à mon atelier parisien et me dit alors « mon père a hérité d’une dessinatrice de bijoux ». Il ne connaissait pas bien le nom de la créatrice. Quand il m’a dit que le nom ressemblait à Belperron, je lui ai demandé si je pouvais le contacter. Et en effet il s’agissait des archives de Belperron. Tout devait être jeté !

Jusqu’à décembre 2007 et la découverte des archives, vous n’aviez pas de lien particulier avec Suzanne Belperron ?
O.B. : En 2007, cela faisait 30 ans que je travaillais en atelier et que je faisais du négoce de bijoux aussi bien Cartier, Després, Templier… Je m’intéressais à Boivin comme tout le monde [la maison de joaillerie où Suzanne Belperron débuta sa carrière], mais quand on avait du Belperron à l’époque, on ne savait pas ce que ça valait.

Pourquoi ? Car ce n’était pas signé ?
O.B. : Car c’était rare et atypique ! Encore aujourd’hui c’est difficile d’estimer une pièce Belperron. Si vous prenez la bague calcédoine, ce n’est pas la matière première, c’est toute la créativité, l’idée, les proportions, c’est le génie d’un bijou qui donne envie qui comptent. Donc faire une estimation pour cette bague est compliqué. C’est comme une peinture, l’art et la manière de maitriser le pinceau est propre à chaque artiste.

Depuis la découverte des archives, vous vous êtes pris de passion pour le travail de la créatrice
O.B. : Il fallait être motivé dès le début. J’ai arrêté de faire tout ce que je faisais, j’ai arrêté de travailler pendant 4 ans et j’ai alors travaillé jours et nuits sur la maquette et le livre. C’était fascinant. Quand on est passionné par un sujet, on a qu’une envie : avancer, continuer. Je pense qu’il y a encore énormément de choses à découvrir.

Qu’est ce qui vous fascine le plus chez elle ?
O.B. : Cette liberté d’expression dans la création. Il y a une alchimie géniale entre Mme Boivin et Suzanne Belperron parce qu’en 1919, donner une telle liberté d’expression à une créatrice, il n’y avait que Boivin pour le faire. A 24 ans elle était déjà co-directrice de Boivin ! Mme Boivin était la sœur de Paul Poiret, donc dans un univers intellectuel très ouvert, très créatif ; Suzanne Belperron est engagée par Mme Boivin qui lui laisse alors une totale liberté d’expression. Faire des bagues en bois avec un saphir, faire une bague en ivoire, faire une bague en cristal de roche avec un diamant, en quartz fumé avec un diamant jaune : c’était fou pour l’époque ! Un diamant ça se montait sur platine ! C’était complètement d’avant garde ! Belperron arrive de province [de Besançon] donc elle n’a pas évolué dans l’univers de la Place Vendôme, et à peine arrivée à Paris, elle met les pieds chez Boivin. Il fallait aussi avoir une clientèle de personnalités comme Marie Laure de Noailles, très ouvertes, pour accepter de faire démonter une rivière de diamants monumentale et en faire des bijoux montés dans du cristal, dans du bois. Là où cette rencontre entre Boivin et Belperron est fantastique c’est que la seule Maison qui pouvait lui permettre de s’épanouir comme ça était Boivin et c’est cette maison-là qui l’a engagée. Je pense qu’il y a un Boivin avant Belperron et un Boivin après Belperron.

Est-ce le fait qu’elle vienne de Province et qu’elle ne soit pas dans les codes traditionnels de la place Vendôme qui la rend plus libre ?
O.B. : Sans doute, bien qu’à Besançon on lui a enseigné ce qu’on enseignait à l’époque. Il faut savoir que l’École des Beaux Arts de Besançon, où elle a étudié, abritait le Musée d’Archéologie donc quand elle allait à l’école, elle pouvait voir des pièces antiques. C’est pour ça qu’elle va faire de l’or vierge toute sa vie.

Vous évoquiez Marie Laure de Noailles comme l’une de ses clientes. Vous écrivez dans votre livre qu’elle créait pour des célébrités du monde des arts, de Christian Dior à Diana Vreeland, Gary Cooper, Jeanne Lanvin… sa clientèle actuelle fait-elle toujours partie de ce monde artistique ?
O.B. : Oui. Pas seulement mais toujours. Un exemple extraordinaire est Monsieur Lagerfeld qui est l’exemple type du client Belperron. Il a envie de découvrir autre chose, de plus original, qui sorte de l’ordinaire, qui soit du génie créatif. Quand on voit la bague Yin et Yang de 1923, aujourd’hui c’est quelque chose que vous voyez partout. C’est quand même fou !

Suzanne Belperron est justement toujours citée comme inspiration par beaucoup de joailliers. Comment l’expliquez-vous ?
O.B. : On s’inspire toujours des meilleurs. C’est un peu facile à dire mais c’est vrai.

Comment ses bijoux arrivent-ils à traverser le temps ?
O.B. : Ils étaient déjà empreints d’une telle modernité qu’à l’époque, si ça a pu paraître choquant, aujourd’hui c’est toujours très moderne. Les proportions, le bon goût, la façon dont c’est fait, ces nuances de couleurs incroyables. Elle avait un œil différent. Tout est bon, la mise en pierre, la disposition, la couleur. Elle mettait toutes ses pierres en cire une à une. Il y avait un dessin mais elle faisait une maquette en pâte à modeler avec les pierres disposées comme elle voulait qu’elles le soient exactement. Comme un grand peintre, elle a connu un fort succès en étant en activité mais aujourd’hui ses bijoux continuent à s’arracher à des prix fous.

Et cela va-t-il continuer ?
O.B. : Oui car c’est un engouement justifié.

Avez vous beaucoup de demandes de particuliers pour authentifier des pièces ?
O.B. : C’est très aléatoire, il peut y en avoir de 0 à 40 sur un mois.

Quels sont vos rapports avec la famille Landrigan, propriétaires des archives de création depuis 1999 ? [Si Olivier Baroin détient les archives personnelles de Suzanne Belperron (ses correspondances, photos personnelles, cahiers de commande…), la famille américaine Landrigan détient elle, la copie des dessins de Belperron.]
O.B. : Je n’ai aucun problème avec les Landrigan. J’ai encore reçu une demande de conciliation cette semaine. C’est eux qui attaquent et c’est eux qui demandent la conciliation. Ils veulent faire du Belperron moderne, je vous laisse imaginer ce que je pense du Belperron moderne après tout ce que je viens de vous dire. Cela ne me regarde pas, ce n’est pas mon domaine de prédilection, ce qui m’intéresse c’est du Belperron par Belperron. Ce qui est sorti de ses ateliers, ce qu’elle a livré avec ses mains et ce qu’elle a validé avec ses yeux. Pour le reste, je souhaite beaucoup de bonheur aux américains, le soleil brille pour tout le monde et je leur souhaite de fabriquer du beau Belperron comme Madame Belperron elle-même savait si bien le faire. Je me suis concentré sur l’œuvre de Mme Belperron et sur ses bijoux originaux, authentiques donc les rééditions cela ne m’intéresse pas du tout.

Ils ont l’intention de produire des pièces à partir de dessins inexploités de Suzanne Belperron. Le fait de produire du Belperron moderne n’aura-t-il pas de conséquences négatives sur les pièces signées par Belperron elle-même ?
O.B. : Un original restera toujours un original. Si j’avais voulu fabriquer du Belperron il y a longtemps que j’en aurai fait…

Photographie d’ouverture : Broche, 1963. Estimation : CHF 9,000 – 11,000 // Bague en or et saphirs, 1960. Estimation : CHF 32,000 – 42,000 // Pendants d’oreilles, 1969. Estimation : CHF 6,500 – 9,000

A lire : Suzanne Belperron, Sylvie Raulet, Olivier Baroin, La Bibliothèque Des Arts, 95 €

Olivier Baroin reçoit dans sa galerie « La Golconde », 9 place de la Madeleine, Paris 8ème.
Tél.01 40 07 15 69