Coups d'éclat

La cage dorée

Exubérante et délicate, volumineuse mais aérienne : elle est pleine de contradictions cette bague Cartier. Encore une prouesse technique et esthétique pour le joaillier de la rue de la Paix qui réussit ici à jouer sur le vide et le plein d’une maille d’or et de diamants, à insuffler rondeur et légèreté à un canevas de lignes droites. Voir un oiseau danser dans cette cage dorée ne nous étonnerait d’ailleurs pas du tout… Mais si aujourd’hui, la cage précieuse est bien vide, elle ne l’a pas toujours été. Que la référence soit assumée ou non par Cartier, cette bague-cage évoque un chapitre clé de l’histoire de la Maison et de l’Histoire tout court ; comme un écho à cette époque sombre de l’Occupation durant laquelle Jeanne Toussaint, alors directrice artistique de Cartier, a eu le courage de résister, à sa façon. En 1942, pour exprimer son opposition au régime en place, elle expose en vitrines de la boutique amirale de la rue de la Paix (c’est à dire, aux yeux du Tout-Paris), une broche qui fera grand bruit : « Oiseau en cage ». Sur un dessin de Peter Lemarchand, un oiseau de diamants, de saphirs et d’émeraudes est enfermé dans une cage d’or et de platine. Si le bijou peut sembler en apparence naïf et bucolique, il porte pourtant en lui tout l’engagement et le courage de celle que l’on surnommait « la Panthère » (pour son caractère rigoureux et son allure féline). Un coup d’éclat tout en délicatesse, qui lui vaudra d’être convoquée par la Gestapo. Elle s’en sortira sans poursuite, sa véhémence étant difficile à prouver, mais avec le sentiment d’avoir fait son devoir. Deux ans plus tard, la directrice artistique utilisera une fois encore la métaphore du volatile pour célébrer la Libération : l’«Oiseau libéré » déploiera ainsi ses ailes de lapis-lazuli devant les portes grandes ouvertes de sa cage d’or et de platine.
En 2015, la bague-cage de Cartier s’appelle « Flânerie », évocation d’une promenade insouciante à travers Paris. Point d’acte engagé ici, si ce n’est celui promouvant le beau et la joie. Aujourd’hui, l’oiseau s’est donc envolé, la cage est bien vide. Espérons qu’elle le reste, pour toujours.

Photographie : © Rémy Lidereau pour Mise Au Jour